CHILI & BOLIVIE

COMME UN BOOMERANG...

Chemin de fer vers Uyuni © Melissa Mari

 

En octobre dernier nous vous amenions au Chili, à la découverte de la région du Maule : son fleuve, ses lagunes, une nature aussi sauvage que passionnante et puis la grande Cordillère. Dépaysement absolu ! Il nous en a fallu peu pour motiver un nouveau voyage sur cette terre aux mille contrastes.

En route pour le Nord du Chili et le Sud Lipez Bolivien…

Comment envoyer du rêve avec un petit budget en partant à l’autre bout du monde ? Environnement, patrimoine, activités culturelles et sportives, prix, accessibilité et surtout, accueil ! Si vous voulez avoir un souvenir unique de votre voyage, organisez votre propre itinéraire, cela se révèlera beaucoup plus excitant. C’est en suivant cette méthode que nous avons opté pour le Nord  du Chili, avec une petite extension sur le Sud Lipez Bolivien. Pour vivre une belle expérience, sans se frotter à une horde de touristes, nous sommes partis hors-saison, en choisissant la période de l’automne sur le continent. Voyageurs peu exigeants, sans besoin d’un grand confort et en bonne condition physique, les mois de mai et juin sont idéaux pour visiter le Grand Nord du Chili, le Sud Lipez Bolivien et une pépite, plus au sud bordant l’océan Pacifique. Le temps y est relativement clément, même si les températures sont fraiches, voire très fraiches dans le désert, mais c’est là tout l’intérêt de l’expérience!

Le Grand Nord et le Sud Lipez Bolivien

 

laguna colorada Bolivie © Melissa Mari

 

En termes de dépaysement, c’est vraiment le haut niveau, il est même possible que vous soyez si époustouflés qu’il vous faudra chercher longtemps une destination qui saura égaler la beauté de vos souvenirs. L’un des points de départ pour réaliser une excursion dans ce pays des merveilles, se trouve à San Pedro de Atacama, l’un des derniers villages témoins de la culture traditionnelle indigène du Chili. Bien que véritable carrefour touristique, aujourd’hui peuplé d’anciens routards ayant développé le business du voyage « à la roots », vous ne serez pas déçus par la beauté des panoramas entourant l’oasis de San Pedro, ni même par les activités proposées : VTT, randonnées, observatoires astronomiques naturels, sites archéologiques, thermes…

 

la vallée de la Luna Chili © Melissa Mari

 

Petit conseil, tentez l’expérience du « sandboard » (surf sur dune de sable) dans la Valle de la Luna : quelques kilomètres de vélo au milieu des roches et des crêtes parsemées de sel gemme pour arriver aux pieds des dunes de sable…et paysage lunaire porte bien son nom. Le plus grandiose reste néanmoins l’excursion de 5 jours dans le Sud Lipez bolivien, obligatoirement organisée par une petite agence de San Pedro (sinon c’est à vos risques et périls !). Un 4x4, des litres d’eau, de quoi tenir le choc face au mal d’altitude, des vêtements chauds et, dans notre cas, bien se mettre en tête que la douche ne fera pas partie des options pendant 4 jours et le « tour » commence par l’ascension jusqu’à la frontière bolivienne, située au milieu des montagnes et matérialisée par un cabanon qui ne paye pas de mine. C’est à couper le souffle, au sens littéral comme au figuré (déjà plus de 2000 mètres d’altitude) ! A ce moment-là, vous n’imaginez pas que vous allez partir pour des kilomètres au milieu de nulle part, sans croiser âme qui vive avant des heures, simplement vous et l’immensité qui vous entoure, vous donnant l’impression d’être au centre de la terre.

salar de Uyuni © Melissa Mari

 

Tout commence par le Salar d’Uyuni, une étendue de sel où ciel et terre ne font plus qu’un, créant un horizon flou et déroutant. S’en suivent des déserts à perte de vue, à 5 km près des terres volcaniques puis des montagnes enneigées, des dunes de sable et des étendues rocheuses, abritant à tour de rôle, des lagunes blanches, vertes, rouges, peuplées d’animaux inattendus en ces terres si inhospitalières. Les couleurs éclatantes des terres vierges, du ciel, s’étendent à l’infini, l’air pur promène des senteurs inconnues, les nuits étoilées et les levers de soleil à 5000 mètres d’altitude sont indescriptibles… Sensations incomparables, sentiment de liberté incommensurable ! On rentre épuisés après un tel périple, ajouté à cela le froid, le manque de sommeil et l’envie de manger à nouveau varié. En choisissant le tour « premier prix » les hébergements sont typiques mais parfois primaires (maisonnette de sel ou de briques) sans chauffage, avec peu d’eau (denrée précieuse), repas simples à base de poulet, soupe, patates… ce n’est pas le 3 étoiles ! En revanche, en termes de rencontres c’est inégalable. Des familles attachantes vous accueillent au sein de leur petit foyer et vous donnent sans compter, c’est une belle expérience humaine dont on sort grandis.

Après la nature, direction le littoral pour découvrir la « Costa de Santiago », principale zone côtière touristique du pays. Qui dit touristique ne signifie pas forcément dénué de charme, il y a nombre de trésors inattendus à découvrir, à commencer par la « Perle du Pacifique », la ville portuaire de Valparaiso. Repoussante pour certains, fascinante pour d’autres, Valparaiso est un électron libre. Les rues de cette cité en déclin forment un labyrinthe aux mille couleurs : tags, commerces atypiques, édifices historiques, tous vestiges d’un passé pluriel. D’un escalier tortueux à un funiculaire instable, d’une colline abrupte à un front de mer linéaire, les récits se retrouvent et se confrontent. Marins et mauvais bougres des mers, artistes et intellectuels, filles de joie et vagabonds, graffeurs et autres peintres des rues, Valparaiso ne vous laisse pas indemne. Une journée n’est pas suffisante pour se faufiler dans toutes les ruelles et découvrir les secrets de ce musée à ciel ouvert. Incontestablement insolente et indéniablement incomprise, cette ville crasseuse est d’une beauté rare. Aujourd’hui victime d’une réalité destructrice, elle lutte néanmoins pour rester un mythe intouchable. A ne pas manquer ! 

Le Chili est un vaste territoire plein de contrastes, il faut prendre son temps pour en visiter les moindres recoins. Du Grand Nord à la Tierra de Fuego, en passant par l’Ile de Pâques, pas une parcelle ne se ressemble, pas un chilien n’est identique, pas une histoire n’est commune. Comment quitter ce pays si authentique, sa nature indomptée, son peuple si chaleureux et sa culture passionnante ? L’unique moyen étant de lui dire : « A bientôt ! » Après 20 jours de voyage, nous voilà rôdés et prêts à enfiler de nouveau les baskets de rando pour revenir explorer les autres contrées chiliennes. C’est la larme à l’œil que l’on quitte ce continent, un peu déboussolés par cette aventure au pays des merveilles…

Texte et photo Mélissa Mari 

 

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EL CIUDADANO (Le Citoyen)

LA CONSCIENCE EVEILLEE DU CHILI

 

El Ciudadano © El Ciudadano

 

 

Communiquer!  C’est sans doute un exercice que nous devrions réapprendre ou apprendre différemment… Il faut savoir que dans certains pays, à l’autre bout du monde, la communication n’est plus simplement le monopole de médias au service d’une élite industrielle ou d’un organe décisionnaire mais l’arme puissante d’un peuple auparavant baillonné qui a décidé de se faire entendre en usant de son droit à s’exprimer pour rester, un tant soit peu, maître de son destin. Porte-parole de cette expression, El Ciudadano, incarné par son directeur et fondateur Bruno Sommer, revient pour nous sur l’histoire d’une prise de conscience citoyenne.

 

MB : Comment est né El Ciudadano ?

 

El Ciudadano est né d’une préoccupation personnelle et politique pour une transformation sociale par la communication. L’idée étant de rendre les gens et les organisations sociales acteurs de ce changement à travers un outil de communication sociale : El Ciudadano. Bientôt des collègues nous ont rejoints et le journal est devenu au fil du temps le deuxième moyen de communication de l’histoire du Chili. Bien que né en région, le journal a rapidement trouvé une diffusion nationale et, en se rendant disponible sur des lieux stratégiques, des lieux de prise de décision tels que Santiago ou Valparaiso (Le Chili étant un pays très centraliste), nous avons gagné en influence. Contrairement à la plupart des médias au Chili, nous n’avons ni le soutien d’un parti politique ni d’un groupe économique ou religieux, nous sommes tout simplement le média des mouvements sociaux dans le pays.

 

MB : Vous faites partie de la « Red de Medios de los Pueblos ». Pouvez-vous nous parler de cette organisation ?

 

Nous sommes les fondateurs et promoteurs de cette structure qui réunit différents  moyens de communication : imprimés, web, tv et radio. La RMP (Le Réseau des médias des Peuples) a pour but de créer un espace d’information collectif entre les différents médias où nous  apprenons les uns des autres et partageons du contenu journalistique. Ce réseau est une réponse au blocus  hégémonique imposé par le mass média capitaliste. Nous nous trouvons à la fois dans la défense du droit à l’information et à la communication et dans l’impulsion d’une nouvelle loi sur les médias dans le pays.

 

El Ciudadano

 

 

MB : El Ciudadano, c’est plus qu’un journal, c’est un parti pris ! Quels sont les combats que vous avez menés ? Vos victoires?

 

Gagner notre place sur la scène des grands médias du pays fut notre principale bataille. Se retrouver dans les kiosques et fidéliser les lecteurs nous a permis d’opérer et d’améliorer notre travail journalistique. Nous avons consolidé la diffusion nationale du support papier puis, peu à peu, amélioré notre site internet qui est en constants progrès. Désormais, El Ciudadano est le troisième média le plus puissant du pays sur les réseaux sociaux, devant les médias historiques nationaux qui  ont, de loin, beaucoup plus de ressources. L’aventure du journal et les combats que nous avons menés avec les mouvements sociaux sont nos victoires. Conjointement, nous avons placé dans le débat public des sujets importants tels que ceux pour une éducation gratuite et de qualité ou celui sur la nécessité d’une assemblée constituante et d’une nouvelle constitution pour mettre fin à l’héritage émanant d’une dictature…

 

MB : Existe-t-il une défiance de l’Amérique Latine vis-à-vis des Etats Unis ou au contraire une certaine fascination ? Vous publiez sur votre site, par exemple, un article décrivant une théorie sur la mort d’Hugo Chavez signé d’Eva Golinger ou encore un papier (RT) parlant de la proposition de Ann Coulter pour stopper l’émigration mexicaine vers les EU…

 

Je pense que la frustration n’a jamais été aussi importante face à la promesse de démocratie. Je crois que nous sommes fatigués d’être l’arrière cour des Etats-Unis et de l’Union Européenne et pour qui connait un peu la réalité géopolitique, on peut remarquer qu’il y a un processus de néo-colonisation par les grandes puissances là où le socialisme, les questions d’identités et de territoires ne leur conviennent pas. Nous vivons dans une société dominée par l’intérêt de ceux qui contrôlent le capital, dirigent aussi la plupart des médias. Ils peuvent ainsi instrumentaliser une vérité selon leur volonté. Soulever un doute, avoir un autre point de vue, une opinion contraire, ou faire de la résistance apparait alors comme du terrorisme ! La méfiance générée par les EU dans le monde est la conséquence de sa propre politique étrangère où le « soft power » révèle peu à peu son vrai visage. Ses désirs impérialistes ne sont pas morts, loin sans faux !

 

Manifestation 2011 pour une éducation gratuite et de qualité © El Ciudadano

 

MB : Suite aux sanctions internationales contre la Russie, le rapprochement (commercial dans un premier temps) de l’Amérique latine et de la Russie n’est-il pas à craindre pour les EU ?

 

Les EU n’aiment pas trop l’idée que nous puissions nous associer avec les pays du BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud). Ils ont besoin d’une économie réelle pour soutenir leur propre économie et les ressources naturelles sont ici ! La collaboration entre Amérique Latine et BRICS peut avoir un coût inattendu pour l’économie anglo-saxonne. Mais après des années d’extraction, avoir été le seul exportateur de matières premières à causé de forts dommages à notre environnement. Ce que nous voulons désormais, c’est établir un nouveau traité où les choses seraient plus équilibrées au moment d’établir des relations culturelles et économiques. Et plus qu’aux Etats-Unis, aujourd’hui, nous devons faire attention aux grandes corporations et aux façons d’agir d’une élite transnationale anarchocapitaliste qui est capable de tout pour accroitre sa puissance.

 

MB : Michelle Bachelet (qui a de lointaines origines bourguignonnes) a été réélue au Chili cette année. Est-ce une bonne chose pour l’égalité dans votre pays ?

 

C’est évidemment quelque chose que nous allons suivre. Son premier mandat a été le « meilleur » des 4 gouvernements de la coalition mais il y a encore beaucoup de retard dans l’action sociale. Elle est arrivée au pouvoir avec un programme qui déplace légèrement à gauche l’action politique. Son premier défi sera d’investir sa majorité sur le programme qui l’a portée à l’élection. Elle devra ensuite chercher l’appui social de la rue pour faire aboutir son programme sans pactiser avec la droite. Son défi, enfin, sera de faire que les changements  s’opèrent de manière participative et non en portes closes. Si elle a suffisamment de courage elle pourrait faire du Chili un pays plus démocratique, plus diversifié, plus égalitaire, plus fraternel… Un pays meilleur !

 

MB : Avec bientôt dix ans d’activité, le visage du Chili a-t-il évolué grâce à votre travail ? Quelle est l’importance d’un média comme le vôtre en Amérique Latine ?

 

Ce que nous faisons, c’est simplement relater ou montrer au monde des événements  d’un point de vue libertaire. Nous voyons la communication, l’information  comme des outils au service de la transformation sociale des peuples du Chili et de l’Amérique Latine. Nous croyons qu’avec notre travail et celui des autres médias  « frères » du continent, nous participons à la création d’une plus grande prise de conscience de notre droit à l’autodétermination dans les domaines économiques, sociaux et politiques, même si le chemin est encore long... L’affrontement est inégal, nous sommes plusieurs David contre un Goliath blindé, mais nous sommes convaincus qu’avec la communication et une action directe de toute part, nous arriverons à faire comprendre qu’un changement solide ne peut être construit que du bas vers le haut, que du local au global et uniquement de la main de l’ensemble des citoyens.

Propos recueillis par Jérôme Gaillard,

Traduction de l’Espagnol par Guillermo Gómez et Jérôme Gaillard

http://www.elciudadano.cl/

 

YVES JAMAIT

UN DESTIN EPANOUISSANT

 

Yves Jamait © Jérôme Gaillard

 

 

Sur l’écriture d’un nouvel album pour fin 2015, Jamait n’en finit plus de collectionner les projets. Si certains artistes se noient dans les reprises ou les duos parce qu’en panne d’inspirations ou de courage, Yves lui, n’a jamais était aussi prolifique. Au-delà des hommages et des tributes classiques, ses aventures ressemblent plus à des défis artistiques qu’à une retraite. Un hommage au grand Brel avec 850 choristes, un au poète Allain Leprest, un spectacle tribute à Guidoni en collaboration avec Benoit Lambert (metteur en scène et directeur du TDB CDN) et un 6ème album studio en chantier… Rien à dire, le point de mire de Jamait reste ancré au cœur de la poésie et de la chanson française. Et s’il n’est pas un artiste engagé sa conscience citoyenne, elle, reste plus que Jamait vivante !

 

 

M : La dernière fois que je t’ai vu sur les planches, tu interprétais du Guidoni, un grand moment pour les spectateurs et pour moi. Tu reviens avec ce spectacle à la rentrée, combien de date sont-elles prévues ?

 

Jamait : Oui et je suis étonné de ce succès. Même si j’étais assez content du travail effectué en amont on ne sait jamais au final comment cela sera perçu par le spectateur et j’avoue que j’ai été agréablement surpris par cet accueil. Pour ceux qui l’ont manqué, on revient effectivement avec ce spectacle pour une quinzaine de dates dont trois à Dijon, du 18 au 20 septembre. Cette tournée s’achèvera le 14 janvier à Arcachon.

 

M : C’était une nouvelle expérience pour toi cette mise en scène d’un  « cabaret spectacle » ?

 

YJ : Oui, c’était quelque chose de totalement nouveau pour moi, c’est vraiment la rencontre avec Benoit Lambert qui a motivé cela. On s’est rencontré deux ou trois fois, on s’est apprécié  puis on s’est dit que ce serait marrant d’arriver à travailler ensemble d’autant qu’on savait que personne ne s’attendrait à cette collaboration. Moi venant de la variété et lui de la culture avec un grand C, c’était un peu improbable. C’est Guidoni, qui, au fil de nos discussions nous a rapprochés mais au départ il n’y avait pas de plan. On trouvait juste dommage qu’une œuvre telle que celle de Guidoni ne soit pas représentée comme une œuvre théâtrale.

 

Yves Jamait © Jérôme Gaillard

 

 

M : Guidoni a-t-il assisté au spectacle ?

 

YJ : Jean l’a vu, oui, il était assez interloqué. En effet, on visite son passé et ce qu’il fait encore aujourd’hui car il continue de chanter certaines de ses chansons même s’il ne les joue plus de la même façon. Il n’a plus son maquillage maintenant mais des titres comme Djemila, Les Draps Blancs sont encore dans son répertoire. En ce moment, on est réuni dans un spectacle qui s’appelle Où vont les chevaux quand ils dorment ? autour d’Allain Leprest que l’on joue également avec Romain Didier. Nous sommes devenus assez proches ce qui me permet de dire que Tout va Bien a été un peu désarçonnant pour lui. On a pas mal discuté et il a été jusqu’à me dire que j’interprétais mieux que lui certaines chansons dont Je pourris camarade qu’il a écrite. C’est assez agréable à entendre, j’avoue. Je pense que cela à du être assez bouleversant pour lui de revivre tout cela.

 

M : La salle était pleine, beaucoup de personnes d’un certain âge, beaucoup de monde bouleversé mais aussi une certaine gêne…

 

YV : C’est sûr que les textes peuvent déranger, Pierre Philippe, l’auteur des trois quart des chansons creuse des choses qui sont parfois des réminiscences de rancœur, des thèmes qui sont loin d’être les plus nobles chez l’être humain.

 

MB : Dans un autre registre mais toujours dans la chanson française, tu vas chanter du Jacques Brel à Troyes, durant les Nuits de Champagne, comment appréhendes-tu ce répertoire ?

 

YJ : Oui, belle transition ! Je vais donc revoir Jean Guidoni Aux Nuits de Champagne pour l’hommage à Allain Leprest dont je te parlais tout à l’heure. Donc trois spectacles à Troyes, le mien autour de l’album Amor Fati, Où vont les Chevaux quand ils dorment autour de Leprest et le spectacle autour de Jacques Brel avec les 850 choristes que je vais partager avec Clarika et Pierre Lapointe. On a chacun deux ou trois chansons de Jacques Brel à interpréter et une chanson de notre propre répertoire. Pas d’appréhension particulière, je suis même plutôt enthousiaste et je dirais que j’ai 850 raisons d’être enthousiaste ! J’ai eu la chance au mois de mai d’aller faire un spectacle avec Romain Didier qui m’avait écrit un rôle sur mesure dans le cadre du festival Nancy Voix du Monde et j’ai chanté avec 250 choristes et Elisa Tovati qui tenait l’autre rôle. 250 ça secoue bien les trippes, alors 850… Et qui plus est sur un répertoire qui n’a plus besoin de faire ses preuves ! On aura chacun des chansons qui sont relativement connues (mais mystère !) et qui ont déjà fait chavirer un paquet de gens, bref, j’y vais vraiment en confiance ! J’ai envie de faire mon travail de mon mieux, ça c’est clair, mais  interpréter l’œuvre de Allain Leprest et celle de Jacques Brel, c’est un vrai plaisir et une grande chance. 

 

M : Penses-tu que ça se fera dans l’autre sens un jour ? Chantera-t-on du Yves Jamait avec la même ferveur sous de grands festivals ?

 

YJ : Je ne sais pas, je serai mort d’ici là. Je n’ai bien sûr pas l’impact d’un Brel ni le même écho médiatique et puis, aujourd’hui, c’est plus difficile de se faire une place. Jamait on le reconnait grâce à sa casquette pas à ses chansons.

 

 MB : Un titre de ton premier album a longtemps raisonné comme un hymne aux oreilles du peuple ouvrier, un titre qui a certainement participé à ton succès Y’en a qui. Que penses-tu aujourd’hui de la tournure des événements pour les intermittents du spectacle d’une part et plus largement pour le travailleur français ?

 

YJ : Oui, c’est marrant, il y a une chanson dans mon premier album qui a fait de moi un chanteur engagé c’est pour cela que sur le second j’ai dit partout : « Je ne suis pas un chanteur engagé ! ». Je suis un artiste pas un politicien sinon j’aurais fait de la politique et pas de la chanson mais forcément en tant qu’artiste j’ai un regard sur la société, un regard social et si dans mes chansons je ne parle pas de social alors mes chansons deviennent creuses ! Mais pour revenir à Y’en à qui, je l’ai écrite quand je travaillais chez Urgo après avoir vu un employé se voir refuser une augmentation de 200 francs par son patron qui quelques heures plus tard sortait avec une Camaro de l’usine. J’ai trouvé cela plutôt indécent, voilà l’histoire.

En ce qui concerne l’actualité sociale, je suis le premier à la dénoncer mais le problème maintenant en dénonçant est qu’on se retrouve aux côtés du Front National et c’est quelque chose de très désagréable ! J’ai toujours peur de cette récup qu’il peut y avoir. Pour ce qui est des intermittents, je pense qu’ils sont vraiment le reflet de ce qui se passe dans cette société et  je participe à certaines des manifestations. Il n’y a qu’à regarder dans tous les livres d’Histoire, quand on n’investit plus dans la culture ça peut être dramatique derrière. Je suis aussi le premier à être révolté de voir des gens se faire licencier par paquet. Quand Amora, à Dijon, licenciait 400 personnes j’ai invité les gens, la veille de la manif, à venir soutenir ces futurs chômeurs qui avaient tous une histoire commune avec nous. Ils étaient nos voisins, des amis ou des amis d’amis, des membres de la famille. On est tous concernés par ce genre d’histoire. Je suis engagé mais en tant que citoyen parce que beaucoup de choses m’énervent, me révoltent, hélas, je n’ai pas les solutions. Mais quand on donne 6, 6 milliards d’euros à la banque Dexia et qu’on n’arrive pas à donner aux chômeurs, là, je ne comprends pas. Que la question soit simpliste, je veux bien, mais qu’on nous donne quand même une réponse !

Je ne suis pas un chanteur engagé mais je le suis un peu plus quand même que Tal ou M Pokora ! L’essentiel pour moi, tu l’as compris, c’est que l’engagement n’efface pas mon travail, mes chansons, car je suis avant tout un artiste.

 

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Jamait vous donne rendez-vous dès le 12 septembre pour la fête de l’Humanité, le 13 à Saulieu, du 18 au 20 à Dijon (Tout va bien), le 3 octobre au festival Tango Swing et Bretelles à Montceau-les-Mines, le 6 à Chatillon sur Seine et du 23 au 25 octobre aux Nuits de Champagne, à Troyes.

 

Pour tout savoir sur Yves Jamait : www.jamait.fr

 

 

ANA DIAS

UNE INTIME CONVICTION

 

Ana Dias © Ana Dias

 

 

On ne choisit pas le métier de photographe, c’est lui qui nous choisit. C’est en tout cas ce qui s’est passé pour Ana Dias, notre jeune artiste portugaise en couverture de ce numéro. Fascinée depuis toujours par l’image, par le jeu de la lumière sur le corps et par la beauté dénudée de ce dernier, Ana est rapidement devenue une dévoreuse d’images en attendant le jour où, à son tour, elle pourrait publier dans les revues qu’elle affectionne. Aujourd’hui, la collection continue mais il s’agit de ses propres photos ! Des revues d’art aux revues érotiques, Ana Dias nous fait découvrir l’éventail de son univers.

 

 

MM: Ana, tu es l'auteure de notre photo de couverture. Que représente-t-elle pour toi en dehors du contexte de sa réalisation ?

 

AD : La photo de votre couverture, intitulée Big Girls Don’t Cry , fait sans aucun doute partie de mes travaux les plus spéciaux. Il s'agit d'une session avec trois filles souriantes sur ​​une plage des années 50. J’ai toujours une grande affection et une grande nostalgie devant ces images. Techniquement, j’ai eu recours à peu de moyen pour concrétiser ce projet, mais quand j'ai vu le résultat final, j’ai ressenti une grande fierté pour mon travail et celui de mon équipe. Les propositions ont suivi, de nombreux projets se sont succédé. C’est ce qui m’a fait sortir de l’anonymat et lancé ma carrière professionnelle.

 

MM: D'où te vient le goût pour la photographie? Quel est ton parcours?

 

AD : J'ai toujours eu une grande fascination pour l'art et c’est la raison qui m’a incitée à entreprendre des études en Arts Plastiques, à Porto. L'intérêt pour la photographie, quant à lui, est né de celui que j’ai depuis l'enfance pour l'image et la composition. Réunis, la photographie et les arts plastiques sont des formes d'art qui me permettent de partager ce que j’aime au plus profond de moi.

C’est dans les Arts Plastiques que j’ai appris les notions de lumière, de couleur et de composition. Mon sens de l’esthétisme s’est formé sur cette base. Les photos que je réalise sont pensées dans le moindre détail, bien avant le déclenchement de l’appareil... C'est une peinture idéalisant une scène et non un moment capturé par hasard.

 

Big Girl don't Cry © Ana Dais

 

 

MM: Comment devient-on photographe de charme?

 

AD : Le plus important c’est le dévouement pour son art et le sens de l'esthétique. Il faut s’investir dans ce qu’on  aime, chercher la perfection… Alors les opportunités apparaitront.

 

MM: Quels sont les photographes qui t’inspirent le plus?

 

AD : J'aime particulièrement Ellen Von Unwerth, Helmut Newton et Tony Kelly. Ce que j'aime le plus chez eux, c’est leur vision de l'érotisme. Le modèle occupe toujours le premier plan et les photos sont emplies de glamour et d’érotisme subtil. Comme la beauté de l'érotisme est également l'un des thèmes prédominants de mon travail, je ressens une grande admiration pour ces photographes. J’apprécie aussi beaucoup le travail d'Eugenio Recuenco avec son style très particulier, très créatif et cinématographique. La composition des scènes et le dramatisme des personnages est incroyablement rigoureux et la maîtrise de la couleur et de la lumière est spectaculaire. Il en résulte des images puissantes d’une grande beauté scénique. Pour moi, Recuenco apparait comme un peintre méticuleux qui, au lieu de pinceaux, utilise l'appareil photo.

photo © Ana Dias

 

MM : Sur internet on voit beaucoup de photos de toi portant sur le nu, l’érotisme et beaucoup d’entre elles nous ramènent en arrière. Je pense à ta série pin-up évidemment, aux photos autour de Marylin Monroe aussi, et pour finir aux clins d’œil aux années 80. Es-tu nostalgique d’une époque où es-tu dans la recherche d’un esthétisme ?

 

AD : J’aime cet esthétique très vintage : les années 80 et les années 50 sont mes époques préférées. Je m'identifie beaucoup aux 80’s puisque que j’y suis née et que mon enfance s’est déroulée à cette époque. Beaucoup de mes références sur l’esthétisme et sur la beauté viennent précisément de mon enfance et donc de cette décennie. Pour ce qui est des années 50, c’est une période où les pin-up faisaient fureur et j'adore les pin-up!

 

 

MM : Tu fais les couvertures de magazines célèbres tels que Playboy (pour plusieurs pays) ou FHM… Comment arrive- t- on à décrocher ce type de contrat, la concurrence doit être rude ?

 

AD : Playboy m'a toujours fascinée en tant que magazine pour son érotisme glamoureux et j’ai toujours travaillé dans l’espoir d’y voir figurer mes photos. J'ai commencé par faire des clichés de nus pour enrichir mon porte-folio puis, un jour, j’ai découvert que Playboy Serbie organisait un concours de photos, j’ai alors tenté ma chance et suis devenue l’un des lauréats. A partir de ce moment, j’ai  été contactée par Playboy Portugal afin d’entamer une collaboration. Je suis bien consciente que la concurrence est rude et qu’on a besoin de transpirer beaucoup pour se faire une place, mais il faut toujours se battre pour réaliser ses rêves. Le mien actuellement serait de travailler avec Playboy dans tous les pays du monde. Pour le moment, je collabore avec le magazine dans 12 pays !

 

photo © Ana Dias

 

MM : le fait d’être une femme est-il un avantage pour la pratique de la photo de charme ?

 

AD : Je pense que le plus grand avantage que l’on peut avoir en tant que femme à photographier des femmes, est que l’on peut se voir, s’imaginer de l’autre côté de l’appareil. Je sais comment mettre en valeur mes modèles et apporter glamour et charme à une composition photographique.

 

MM : Ton beau pays est- il un matériel photographique pour toi ?

 

AD : Mon pays sera toujours un matériel précieux dans la réalisation de mon travail. Nous avons des plages magnifiques et un climat assez agréable, c’est toujours un plaisir de travailler chez moi !

 

 

Propos recueillis par Jérôme Gaillard

Traduction Rita Alves

 

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Le Théâtre Mansart à Dijon, lieu dédié à la jeune création, a choisi de mettre en exergue le travail d’Ana Dias à travers son programme.

 

Pour en savoir plus sur Ana Dias : www.anadiasphotography.com

 

 

DETROIT

La vapeur Dijon / 23 avril 2014

 

Bertrand Cantat -Détroit © Jérôme Gaillard

 

 

La foule est dense et les quadragénaires sont légions, chacun s’agrippe solidement à sa place pour ne rien manquer du retour de Cantat. L’attente est longue, est-ce le trac ?

Puis, il arrive… la foule scande son prénom. Timide, Cantat nous adresse des sourires gênés, l’impression d’un premier flirt, il remercie et on sent bien que ça lui a manqué tout ça…

Le meilleur groupe de rock français donnait son dernier concert en 2002 quelques mois avant le tragique événement que tout le monde connait. Nous sommes 12 ans plus tard, il remonte enfin sur scène, c’est dire l’émotion du public mais surtout celle de celui qui nous livre timidement mais sans avoir perdu de son talent d’écriture Ma Muse puis Horizon se dessine et on comprend ce qu’il a enduré à l’abri du soleil, on imagine ce qui se passe sous ce crâne et on devine dans quelques écarts de voix la douleur infinie et les remords immenses… Des frissons nous parcourent le corps et nous chavirons tous ensemble, on l’encourage, il se détend peu à peu et lance Des Visages des figures, A ton étoile, Lazy… La salle l’accompagne et Bertrand lui, regoûte au sucre de la scène, il aime ça, il ne sait faire que ça et on comprend ce soir que, sans elle, il n’est rien ! Les titres s’enchainent, mêlant Détroit et Noir Des’ et vient enfin le morceau légendaire que les Aficionados n’osaient plus espérer entendre en live : Tostaky. Noir Désir hante la salle même si les jeux de Pascal Humbert, Bruno Green et Nicolas Boyer sont impeccables. Un peu avant de nous quitter, le chanteur de Détroit convoque Ferré sur Des Armes dans une version bouleversante. La salle est tout entière conquise et l’émotion est palpable. Quelque chose d’énorme vient d’avoir lieu ce soir à la Vapeur.

 

JG

Quand je pense qu’on va vieillir ensemble

Cie les Chiens de Navarre

Théâtre en Mai, Parvis St Jean - Dijon

 

Les Chiens de Navarre© JP Estournet

 

Tout ceci est arrivé peu de temps avant le désastre. Ne restent désormais que des lambeaux de chair, chauds comme de la braise, dansant sur la musique d’Otis Redding, I’ve been loving you too long pendant que d’autres, zombies hilares ensanglantés, font rouler des boules de pétanque dans une arène aux portes de l’enfer.  Et nous sommes spectateurs de tout cela…

Mais rappelons l’origine des faits :

Un homme est humilié pendant une préparation à un entretien d’embauche. Une femme est démolie lors d’une formation. Des identités sont niées lors d’une séance de coaching. Une femme vomit sa vie de couple. Un homme prend des cours de séduction et devient un monstre, il a 38 ans. Une princesse découvre le sexe de son lapinou et joue avec sans son consentement. Tous les Roms sont des artistes. Une matrice fait du shopping. Thomas, le lapinou, devient fou et tente d’arracher ce qui l’éloigne de l’innocence…

Les Chiens de Navarre interrogent nos vies et nous montrent avec humour et cynisme comment nous nous abandonnons à un système déshumanisant qui fait régner, plus que jamais en ces temps de crise, la loi du plus fort. Nous nous laissons lisser, dompter, conditionner, écraser, briser pour entrer dans de petits trous de souris où d’humain nous n’avons plus que le nom. La misère est exploitée sous toutes ses formes jusque dans notre intimité et ravit le vide sadique de nos tortionnaires proches ou moins proches. Notre mémoire le savait : l’homme est un loup…

Pourtant, sous la lune, un couple se dénude et se couche l’un à côté l’autre en se contentant d’être heureux, juste heureux…

 

JG

 

 

FOREST

Théâtre en Mai, jardin du Musée Archéologique

Jérôme Thomas

 

Forest © Christophe Raynaud de Lage 

 

La file est longue devant ce merveilleux théâtre de bois où on entre en silence comme dans une cathédrale imbibée d’une moite obscurité. Les portes se ferment, on respire l’odeur des sous bois, on scrute le chahut des brindilles qui craquent sous les pas. On est entre nous, dans l’intimité de the Forest. Soudain, on surprend en pleine parade nuptiale un couple de faisans ! Ils se tournent autour, se cherchent, jouent longtemps -trop longtemps sans doute- et c’est la poésie qu’on voulait accrocher au décor qui brusquement se dérobe. Mais Jérôme Thomas se chauffe, la locomotive prend le temps de s’élancer, les engrenages se mettent péniblement en mouvement, ça souffle, ça soupire, ça renâcle et ça transpire. L’atmosphère est lourde tandis que l’accordéon du talentueux Jean-françois Baëz emplit peu à peu la pièce d’un vent frais. La scène se met à tourner comme un manège improbable et il ne faudra plus qu’un sac de plastique vert pour entendre le public se relâcher et rire. A y est ! La machine est lancée, sueur et salive sont convoquées, c’est maintenant l’épreuve de force, jonglage renversé, jeu d’équilibriste sous canne, sous boules, danse, claquette… La tension et la légèreté se succèdent, s’échangent les rôles. De baloche en saccade, Jérôme Thomas et Aurélie Varrin souffrent dans un spectacle qui n’est ni du cirque ni du théâtre mais une performance physique ou plus exactement une étude sur les corps soumis aux lois de la physique.

 

JG

L’Avare : un portrait de famille en ce début de 3ème millénaire

Théâtre en Mai / dimanche 25 mai / Théâtre Mansart (Dijon 21)

 

L'Avare © Jérôme Gaillard

 

 

Dépoussiérer à ce point Molière peut paraître un poil troublant mais lorsqu’on se penche sur la scolarité subie par certains d’entre nous qui ont avalé les classiques comme de l’huile de foie de morue, on se dit qu’une transcription contemporaine du théâtre et de la littérature n’est pas un luxe mais une perméabilité.

Tout commence par une chanson de Nirvana, une reprise de Bowie The man who sold the world qui est comme l’écho d’une jeunesse désenchantée, désemparée… C’est la « loose » de la Génération X qui réalise qu’on lui a tout pris jusqu’à l’environnement. L’avarice, c’est une autre génération, celle des Baby-boomers, qui a tout raflé et qui a le plus grand mal à partager alors qu’elle est en grande partie responsable du sort du monde moderne. Les richesses sont confisquées, il ne reste plus que les plaies ! « Fuck les vieux » ! Peut-on lire sur le ventre d’une des comédiennes, en clin d’œil au Femen. Alors, on se prend à rêver… Ça ne coûte rien le rêve ! On veut être heureux… on s’imagine en ménage hétéro ou pas, on se voit au volant de sa belle voiture, on fait des plans… Des plans de révolte aussi, on rêve de tuer le père, de prendre l’argent qui nous revient… Mais la solidarité manque au courage alors que les plaies n’en finissent plus de suinter : trahison, intérêt, ambition, infidélité, arnaque… Et puis, cet argent qui manque et le souci croissant de consommer alimentent cette dépendance et font de nous d’éternels enfants. Finalement, les rêves se dégradent, l’angoisse s’insinue et tout nous saute à la gueule jusqu’à l’empoisonnement par le plastique des bouteilles d’eau…

La mort ? Un trou noir dans un frigo, Forever young, I want to be forever young…

PeterLicht porte l’avarice d’un Arpagon, transposé trois siècles et demi plus tard à son paroxysme, on l’appelle désormais : le Capitalisme.

 

JG

 

Texte : PeterLicht d’après Molière

Mise en scène : Catherine Umbdenstock

 

 

Détroit

A la croisée des chemins

 

Bertrand Cantat © Jérôme Gaillard

 

Bertrand Cantat, mythe vivant de la scène rock française, n’aurait sans doute pas repris tout de suite le chemin de la scène s’il n’avait pas trouvé sur sa route un certain Pascal Humbert et, plus tard, son ami Bruno Green : musicien, ingénieur du son, producteur… On l’a connu du côté de Rennes pendant de longues années en solo, il y a eu ensuite l’aventure Santa Cruz qu’on a découvert sur le tard en Bourgogne (en 2008 sur le festival Nevers à Vif et en 2013 sur le festival Génériq à Dijon) et puis, plus récemment, sur la coproduction de l’album Horizon de Détroit qui fait sensation.

 

Bruno Green © Gianni Villa

 

Rencontre avec Bruno Green…

 

 

J-M J : Bruno, c’est un grand plaisir de te retrouver ici, à Bourges, sur ce projet avec une tournée de presque 80 dates et un accueil exceptionnel, quasi au-delà des espérances…

 

BG : Au-delà des espérances, oui, mais pour ramener les choses à leur origine nous n’avions pas fait de plan pour une éventuelle tournée pendant tout le temps de la conception de l’album qui d’ailleurs a été un peu boudé au départ par les circuits habituels . Et je dis cela sans amertume…Ce qui est fantastique c’est que c’est le public qui s’est approprié ce disque !  C’est lui qui a fait la démarche d’écouter, d’acheter l’album, ce sont les gens qui ont rempli les salles. On a vu naitre un phénomène qui n’a pas arrêté de s’amplifier et la tournée est sold out pour les quelques mois qui viennent… Oui, c’est surprenant, on ne s’attendait vraiment pas à cela, il n’y avait rien d’acquis.

 

JMJ : Au-delà de tout ce qui a pu être dit et écrit autour de Bertrand, il y a quand même ce disque et on est surtout là pour ça et je crois que le public ne s’y est pas trompé ! Bruno, peux- tu nous parler de la genèse de cet album ?

 

BG : Pour moi, il y a déjà cette longue amitié avec Pascal Humbert, un projet commun qui s’appelle Lilium et un album, Felt, sorti en 2010. Pascal, également ami de Bertrand, a donc fait appel à moi lorsqu’il a fallu travailler en confiance avec quelqu’un et commencer à mettre en forme les démos, à enregistrer les premières idées. C’est ainsi qu’a débuté l’aventure, jour après jour, petit à petit… On a fait pas mal de pré-production, passé pas mal de temps ensemble et Horizon s’est construit progressivement comme ça.

 

JMJ : Comment se sont déroulées les cessions et comment intervenais-tu sur ce projet alors que tu avais choisi de « fuir » la France ?

 

BG : J’avais surtout envie d’aller ailleurs pour différentes raisons mais en particulier pour la tournure sociale des choses et les dernières élections confirment, hélas, mes craintes. Mais je voulais surtout m’ouvrir le champ des possibles pour moi mais aussi pour ma famille,  chercher un autre avenir que celui qui était envisageable, ici, en France. Cela fait sept ans maintenant que je suis installé au Québec mais je suis resté connecté avec Pascal. D’ailleurs, depuis que je suis parti, j’ai beaucoup de demandes qui émanent de la France ou d’Europe pour des réalisations artistiques donc je suis souvent revenu. J’enregistre tout en extérieur et je ramène ça chez moi, je mixe, masterise…  Dans Détroit, au départ, j’intervenais en tant qu’ingénieur du son et puis on s’est retrouvé dans les Landes, en pleine campagne, tous les trois, sur de longues périodes d’autarcie à créer, à composer, à défricher tout ça. Au fil du temps, je suis passé d’ingé. son à coréalisateur, puis, à musicien et de temps en temps j’attrapais une guitare ou je faisais des arrangements de clavier, de programmations. Voilà, l’histoire ! Ca c’est fait comme ça, sur un an et demi presque jusqu’à ce qu’on aille en studio et qu’on élargisse le groupe maintenant pour le live avec le batteur Guillaume Perron et Nicolas Boyer, guitariste.

 

JMJ : Pour toi qui ne connaissais pas Bertrand, j’imagine que ce fut une expérience humaine très forte ?

 

BG : C’est clair, c’est une expérience humaine avant tout, personnelle aussi puisqu’on se retrouve tout d’un coup dans un projet que l’on savait très attendu et puis, qualitativement, Bertrant Cantat n’est pas n’importe qui alors je ne dirais pas qu’il y avait une pression mais quand même un certain poids. Après, ce qui est fondamental, c’est la qualité de la relation humaine et dans Détroit c’est ce que nous avons privilégié. On avait besoin d’une vraie osmose sur ce projet. Notre trio fonctionne vraiment très bien et ça reste valable sur scène aujourd’hui.

 

JMJ : C’est quand même la grande aventure musicale de ta carrière. Dans ton parcours d’artiste, tu la situerais où?

 

BG : Je l’accueille avec beaucoup de plaisir, je vais fêter mes 28 ans de métier et j’ai déjà eu des très, très belles expériences, notamment avec Miossec. Je m’estime assez privilégié dans ce métier et je me suis toujours dit, même avant Détroit, que j’avais cette chance que la vie me donne tout ce dont j’avais toujours rêvé dans ce métier…

 

JMJ : Ce que tu racontes très bien dans un bouquin que je recommande à tout le monde et qui s’appelle It’s Not Only Rock'N'Roll (Cf. Magma n°90)…

 

BG : Oui merci ! Pour terminer, je prends ça comme l’aboutissement d’une philosophie personnelle que j’ai toujours mise en avant dans mon métier, d’options, de choix. J’ai essayé de ne jamais vendre ce qui était pour moi des principes fondamentaux, puis là, aujourd’hui, c’est un peu comme la cerise sur le gâteau. Détroit m’offre, à la fois, la liberté musicale, une amitié forte et une justification de beaucoup d’années de travail… Je prends tout ça très tranquillement, sereinement mais je suis pleinement conscient que c’est un privilège.

 

JMJ : La marque un peu folk rock sur Détroit, c’est ta griffe, non ? On sent vraiment le travail d’équipe sur cet album.

 

BG : Oui, c’est un mixe, tout à fait ! Avec Bertrand, on s’est retrouvé assez rapidement sur des goûts et des sensibilités communes. Musicalement, on fonctionne bien ensemble. Il y a l’univers de Bertrand, des Visages des figures, et puis, il y a celui de Pascal et le mien. C’est la mise en commun de trois univers qui avaient déjà beaucoup en commun. Chacun y a mis sa patte et je suis très heureux et flatté qu’il y ait la  mienne. Bertrand nous a laissé une grande liberté d’expression.

 

JMJ : Sur scène, vous ne jouez pas que du Détroit mais une bonne partie de Noir Désir et un peu de Léo Ferré…

 

BG : Oui, il y a l’adaptation du texte de Ferré Des Armes qui avait été faite en musique par Noir Désir mais on ne reprend pas Avec le temps.  On joue, je crois, neuf titres de l’album ce qui ne suffit pas à faire un concert… Donc, oui, il y a du Noir Désir  parce que je crois que le public a envie de réentendre des chansons qu’il a tellement aimées. Il y a en a presque autant de Détroit et c’est un grand plaisir de pouvoir donner cela au public même si ce n’est pas du Noir Désir au sens strict. On a, par exemple, relifté Tostaky en se faisant très, très plaisir. Ca fait partie des moments de liberté en répétitions qu’on a gardés pour la scène.

 

Propos recueillis par Jean-Michel Marchand

 

Pour en savoir plus sur Détroit : www.detroit-music.com

 

Special thanks à Jean-Michel et Cath

 

Retrouvez aussi cette interview en podcast sur Bac FM : http : //www.bacfm.fr/podcasts/

Franck Halimi, Laurent Grandguillaume

 

Les Intermittents, l’emploi et son avenir européen

 

Il n’est pas toujours facile de saisir le fond d’une affaire, d’en démêler le vrai du faux, aussi, nous avons choisi de mettre face à face ou plutôt côte à côte deux personnalités bien connues des bourguignons pour leur engagement. L’un dans la lutte pour  les  Intermittents et Précaires , l’autre  pour son combat politique au sein du parti socialiste. Ils nous parleront de l’accord UNEDIC du 22 mars dernier, de l’emploi et de sa place dans l’Europe de demain.

Franck Halimi, metteur en scène, assistant réalisateur, chanteur…  Il est aussi, et c’est sous cet aspect que les projecteurs se braquent sur lui aujourd’hui, le porte parole de la Coordination des Intermittents et Précaires en Bourgogne (CIP). Après une grève de la faim de 52 jours, un passage improvisé devant les caméras de Canal + lors du Festival de Cannes, un « head blade » public et diverses prises de parole en Bourgogne et sur le territoire national, il est prêt à en « découdre » avec le gouvernement pour faire entendre les propositions des intermittents et précaires. Laurent Grandguillaume, quant à lui, est député (PS) de Côte d’Or et conseiller municipal de Dijon, il a longtemps été aux côtés de François Rebsamen, ancien maire de Dijon et actuel Ministre du Travail, de l'Emploi et du Dialogue social. Il est connu pour tenir ses engagements, pour sa franchise et son écoute des intermittents …

Rencontres sans langue de bois …

 

Laurent Grandguillaume Par Thomas Hazebrouck_Focale info

 

 

 

MB : Laurent Grandguillaume, vous avez travaillé avec François Rebsamen, vous êtes également proche du gouvernement, vous vous revendiquez socialiste et non social-démocrate, quel est votre rôle au niveau de l’état ?

 

LG : Effectivement j’ai travaillé aux côtés de François Rebsamen en tant que conseiller puis en tant qu’adjoint au maire chargé de la jeunesse, de la vie associative et de la démocratie locale. Désormais, en tant que Député, je continue évidemment à travailler avec le gouvernement et F. Rebsamen. Le rôle des parlementaires n’est pas seulement de légiférer mais aussi d’alerter les Ministres sur certains sujets ou problématiques rencontrés sur le terrain ou de contrôler le gouvernement et d’évaluer les politiques publiques. Les revendications des intermittents du spectacle en font partie.  Etre socialiste, c’est avant tout, comme le disait Jean Jaurès : "Aller à l'idéal et comprendre le réel". Je pense que tous les enjeux qui sont devant nous, toutes les problématiques auxquelles nous sommes confrontés sont des marqueurs de la gauche : la lutte contre les inégalités, le travail et le pouvoir d'achat, l'éducation, la solidarité internationale. Je crois être un socialiste pragmatique. Je vais sur le terrain, j’écoute, je ne suis pas un dogmatique. La social-démocratie a échoué partout en Europe dans les années 90 et 2000. Ce qu’il faut, c’est refonder les idées, construire de nouvelles perspectives, une nouvelle grille de lecture face à un environnement qui change sans cesse.

 

MB : Pouvez-vous nous parler de votre position sur les intermittents du spectacle ?

 

LG : Je ne suis pas de ceux qui jugent que le régime spécifique des intermittents est un privilège. Les propositions de réforme équitable, équilibrée et pérenne des annexes 8 et 10 sont le fruit de l'expertise conjointe des organisations professionnelles et des parlementaires, à la fois au sein du Comité de suivi de la réforme de l'intermittence depuis 2003 et au sein des missions d'information de l'Assemblée Nationale et du Sénat au cours des deux dernières années. L'assurance chômage était le meilleur amortisseur social, il ne fallait pas en diminuer les droits pour les chômeurs et les salariés précaires, surtout dans un contexte de chômage de masse tel qu'on le connaît. Or le nouvel accord fragilise une nouvelle fois les plus précaires, remettant en cause leurs droits à indemnisation dans le cadre de la solidarité interprofessionnelle. Je précise que les propositions des intermittents aboutissaient à la réalisation d’économies. Ils ne sont pas contre une réforme mais pour une réforme juste. Mon collègue, le député Jean-Patrick Gille, a été nommé le 7 juin par Manuel Valls pour mener une « mission de propositions ». Il a déjà rencontré un à un tous les protagonistes, signataires ou non de l'accord, ainsi que la Coordination des Intermittents et Précaires. J’espère que les revendications et les propositions du comité de suivi, dont je suis membre, seront entendues. J’ai d’ailleurs été auditionné le 18 juin par le rapporteur.

 

MB : N’est-ce pas tout le secteur culturel qui est remis en cause ?

 

LG : la culture est trop souvent caricaturée comme une dépense improductive. Or, ce que rappelle souvent Madame Filippetti, c’est que les secteurs marchands culturels regroupent 160 000 entreprises et emploient 2,3 % des actifs. Le poids économique de la culture est équivalent à celui de l’agriculture. Le secteur culturel représente, en 2008, 585 485 emplois. Au-delà de la dimension économique, les manifestations et expositions culturelles contribuent à tisser le lien social entre les individus. La culture n’est pas remise en cause par le gouvernement actuel. Certains voulaient purement et simplement supprimer le régime d’intermittent. Aurélie Filippetti, ministre de la Culture, a d’ores-et-déjà annoncé que la concertation tripartite (Etat/partenaires sociaux), initialement prévue à l’automne prochain, débutera dès le mois de juillet.

 

MB : Finalement, cette nouvelle orientation de l’état ne participe- t-elle pas à une plus grande ambition qui serait de revenir progressivement sur les acquis et droits sociaux au bénéfice de grands industriels à l’intérieur d’un traité (le traité transatlantique) qui effacerait le pouvoir des états, de la politique, au seul service du grand capital et de l’argent roi. En cela, je reprends une phrase de Pierre Debauche qui dit : « L’Europe est grand syndicat patronal » ?

 

LG : Nous avons besoin d'une Europe des États-nations qui fasse de l'emploi, de la jeunesse et de la transition écologique ses priorités. Nous avons besoin d'une Europe forte qui protège, qui soit plus juste, qui remette l'humain au cœur des choix et qui engage de grands projets fédérateurs pour préparer l'avenir. L’Union européenne est dans une position compétitive favorable puisqu’elle dégage déjà un excédent de 87 milliards d’euros à l’égard des États-Unis. La France a un déficit bilatéral mais nos exportations vers les Etats-Unis ont progressé de 1,5% en 2013 et doivent encore progresser compte tenu du dynamisme du marché américain. Il ne s’agit pas au travers de ce traité de s’aligner sur le moins-disant américain. L’accord devra prendre en compte les particularités de notre territoire, c’est pourquoi certains domaines ne sont pas concernés par le traité : l’audiovisuel, la défense, ou encore les «préférences collectives», à savoir la qualité des produits, les méthodes de production et leur impact sur l’environnement. Les députés se sont investis afin d’adopter une position offensive, et ce dès Mai 2013. Ma collègue, Seybah Dagoma, députée de Paris, a rédigé une proposition de résolution européenne sur le mandat de négociation de libre-échange entre les Etats-Unis et l’Union européenne, adoptée à la quasi-unanimité en commission des affaires européennes et en commission des affaires étrangères. Cela a permis d’unifier les parlementaires autour de conditions exigeantes dans la négociation. Elle y a signalé des « lignes rouges » que le traité doit respecter : l’exception culturelle, l’exclusion des marchés publics de défense et de sécurité, l’exclusion des préférences collectives, le refus de la mise en place d’un système d’arbitrage pour les différents entre les investisseurs et les États.

 

Le mandat doit comporter des exigences claires en matière de réciprocité. Son but principal est de favoriser les échanges économiques entre deux continents tout en préservant nos modèles agricoles, culturels et sociaux et en luttant contre le dumping social.  L’adoption dépendra d’un vote à la majorité absolue au Parlement européen, d’une ratification à l’unanimité par les Etats-membres et enfin de l’adoption par les parlements nationaux des vingt-huit Etats membres. Notre position restera ferme : cet accord doit être avantageux pour les intérêts économiques, sociaux et environnementaux de la France, autrement nous le rejetterons.

 

……………………………………………………………………………………………………………

 

Franck Halimi (8ème jour de grève de la faim) © Jérôme Gaillard

 

 

MB : Franck, tu défends le régime de l’intermittence depuis plus de dix ans, pourquoi est-il sans cesse remis en question ?

 

FH : On se bat depuis plus de 20 ans mais, plus spécifiquement, avec la CIP depuis juin 2003 pour des droits sociaux collectifs justes pour le plus grand nombre. Si tous les 3 ans, à chacune des négociations sur l'assurance chômage, nos droits sont remis en cause, ce n'est pas pour des raisons économiques, comme veulent le faire croire le Medef et ses "partenaires asociaux" que sont la CFDT, la CFTC (et FO depuis le faux-semblant des dernières négociations ayant abouti à l'accord du 22 mars dernier). En effet, contrairement à ce qui a été fréquemment véhiculé par les médias, les annexes 8 et 10 de la convention de l'assurance chômage ne coûtent pas 1 milliard sur les un peu plus de 4 milliards de déficit de l'UNEDIC. Les intermittents sont peu et pas plus de 250.000 à cotiser, mais seuls ceux qui parviennent à "faire leurs heures" (507H sur 10 mois pour les techniciens et 507H sur 10,5 mois pour les artistes) peuvent prétendre toucher une indemnité de chômage soit autour de 103.000 indemnisés. Nous représentons donc 3,5% des chômeurs indemnisés et percevons 3,4% des indemnités versées : on est donc très loin du "scandale des 1% de chômeurs touchant ¼ du pactole". Les raisons de cet enfumage médiatique sont, en réalité, idéologiques ! En effet, nous sommes le modèle du travailleur rêvé par le grand patronat : très compétents, super flexibles, hyper bon marché. Dans le cadre de ce que l'on nous a vendu comme une évidence (l'austérité et la crise), la flexisécurité apparaissait comme LA solution. Or si le Medef est friand de notre mode de fonctionnement, il ne veut surtout pas du pendant de la flexibilité que constitue l'amortisseur social de l'assurance chômage. En 2003, l'organisation patronale a donc attaqué les intermittents du spectacle en disant que nous étions des privilégiés, constituant un coût anormal pour l'Unedic. En 2014, en plus des intermittents, ce sont les intérimaires (annexe 4) qui sont frappés de plein fouet par les effets de l'accord du 22 mars. Et, en 2017, ce sera le reste de l'assurance chômage qui sera démantelé par les rapaces du grand patronat.

MB : Tu aimes à rappeler que tu ne te bats pas seulement pour les intermittents mais pour tous, quelles sont les menaces ?

FH : Si l'un des principaux slogans de la CIP est "ce que nous défendons, nous le défendons pour tous", ce n'est pas anodin. Alors que l'on nous parle toujours "d'exception culturelle", nous répondons "culture sans exception". Quand on veut nous parquer dans une réserve d'indiens pour nous sortir de la solidarité interprofessionnelle que constitue l'assurance chômage, nous répondons "droits sociaux collectifs".

Aujourd'hui, en France, 86% des contrats sont des CDD. Le CDI n'étant plus la norme, on peut donc facilement comprendre que, dorénavant, la quasi-totalité des travailleurs vont, un jour ou l'autre, passer par la case chômage. Et, dans la mesure où 6 chômeurs sur 10 ne sont pas indemnisés, on peut saisir toute l'importance de la convention qui doit être agréée (ou pas) par notre ministre du dialogue social, François Rebsamen. Les luttes actuelles (cheminots, postiers, intermittents,...) ont les mêmes causes et les mêmes effets : un ultra-libéralisme galopant qui fait peser des mesures d'austérité sur les plus précaires d'entre-nous. Et ça, c'est un véritable scandale !

 

Franck Halimi (33ème jour de grève de la faim) © Jérôme Gaillard

 

 

MB : Qu’est-ce que l’Unedic ?

FH : L'Unedic est une association chargée par délégation de service public de la gestion de l'assurance chômage, en coopération avec Pôle emploi. Ce sont les partenaires sociaux - MEDEF, CGPME et UPA (côté patronal) et CFDT, CFE-CGC, CFTC, CGT et CGT-FO (côté salarial) - qui définissent, dans le cadre d’une Convention des institutions, l’organisation, les statuts et les attributions de l’Unedic, celle-ci étant conclue pour une durée indéterminée et renégociée régulièrement.

Or ces vingt-cinq dernières années, le Medef et la CFDT ont régné sur sa direction.

Résultat des courses : en France, 6 chômeurs sur 10 ne sont pas indemnisés. Réforme après réforme, on limite les dépenses en cessant d’indemniser une partie des allocataires. Les économies sont faites sur le dos des pauvres, priés de devenir encore plus pauvres.

Dans la nuit du 21 au 22 mars, un accord Unedic a été conclu en quinze minutes après onze heures de suspension de séance et de conciliabules de couloirs. Alors que le chômage touche des millions de personnes, comment est-il possible que les règles de son indemnisation soient dictées dans les locaux du Medef, sans aucun contrôle démocratique, sans vraies négociations, sans droit de regard ni de la représentation nationale ni des principaux concernés ?

MB : Si le gouvernement signe cette convention, quelle "cartouche" vous reste-t-il ?

FH : Il nous restera la "cartouche" de la liberté. Maîtres de notre temps et de nos choix, nous sommes la multitude qui engloutira les gloutons parce que nous avons la légitimité du plus grand nombre et parce que nous sommes le monde des possibles !

MB : Demain, c’est le Traité Transatlantique qui arrive, faut-il le voir comme une nouvelle menace pour les droits des travailleurs ?

FH : Oui, ce Traité Transatlantique sera juste une continuité de la compression du monde dans lequel nous tentons de survivre. Il nous faut donc aujourd'hui révolutionner les rapports sociaux dans le travail ! En redevenant insouciants et sans peur, nous les mettons dans une posture fort désagréable. Du coup, les tenants d'un "certain ordre" commencent à paniquer face à un mouvement qui, plus il dure dans le temps, plus il prend de volume dans l'espace. Là où une oligarchie rêve de compresser le monde pour le réduire à des rapports de soumission, notre mouvement de lutte des chômeurs, intérimaires, intermittents et précaires lui répond "vive l'ampleur !"… Désormais, nous ne manquerons plus d'air pour insuffler de la force à ceux qui, n'ayant plus peur, pourront enfin prétendre à choisir leur mode de vie…

Propos recueillis par Jérôme Gaillard le 18 juin 2014

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